Sous le vacarme assourdissant de l'APU, je monte une à une les marches de la passerelle, contemplant cet avion qui me parait immense. A l'intérieur, les rangées de sièges vides laissent une impression inhabituelle, et pour cause. Ainsi déserté, l'avion pèse 42 tonnes "seulement" auquel on ajoute 12 tonnes de carburant pour obtenir une masse plus correcte. On brulera environ 2 tonnes à chacune de nos séances de 45 minutes, quasiment le poids du Baron...

Une fois les deux CFM56 mis en route, le contrôleur de Nîmes nous autorise à rouler. Il faut se réhabituer aux vrais échanges radio et au tri à faire sur la fréquence pour décerner ce qui nous intéresse ou pas. C'était évidemment beaucoup plus calme au simu. Trônant sur mon siège, peinant à croire que j'ai 35 mètres de fuselage derrière moi, je relâche le frein de parc et laisse l'avion s'élancer doucement. Le roulage est plus facile qu'au simu, mais il y a tout de même un coup de main à prendre pour éviter de bousculer nos futures passagers à chaque virage. J'aligne l'avion sur la piste, l'immobilise puis profite de ces quelques secondes de calme avant la tempête. Je sais qu'au moment du top décollage, il va falloir que je m'accroche aux manettes si je ne veux pas que l'avion parte sans moi.

"-Décollage, V1 129kt" : Nous y voila, je relâche les freins, avance les manettes vers 50% de N1, valeur que les moteurs mettent un temps certain à atteindre. Une fois les régimes stabilisés, j'envoie progressivement les manettes sur la position FLEX, et même avec une température fictive de 54°C l'accélération est franche. On est plus au simu, l'A320 vibre, mon corps s'élance, mon coeur s'accélère.
"-100kt -100kt" : Ca c'est pour la vitesse, mais où peut bien en être mon rythme cardiaque ?
"-V1, Rotation" : Je tire doucement sur le manche jusqu'au 15 degrés d'assiette. L'horizon disparait devant moi, le PFD est mon ami.
"-Vario positif -Train sur rentré" On s'arrêtera à 1500ft/sol, c'est à dire très bientôt. A 1000ft, je ramène l'assiette à 7°, réduit un coup vers la poussée CLIMB, demande à l'instructeur d'afficher 180kt sur l'index vitesse et de rentrer les volets vers la position 1.

On a déjà la vitesse, je réduis la puissance pour calmer la bestiole qui ne demande qu'à grimper et accélérer, puis stabilise vers 1500ft. Et c'est parti pour le tour de piste, on en fera un sacré paquet durant ces trois jours. Du standard à 1500 ft au basse hauteur à 600ft, sans automanette et sans FD, sans ILS et sans PAPI. Bref du pilotage. "Back to basics" comme on aime dire. On ira aussi faire quelques virages à 45° en secteur, une PTE à 8000ft, des tours de piste et des remises de gaz en N-1 et des atterrissages interrompus. Ce dernier exercice est très intéressant puisqu'on remet les gaz après avoir posé le train principal. Le but du jeu est d'afficher 10° d'assiette, pas plus au risque de laisser des morceaux de fuselage sur la piste, et de bien vouloir attendre que la poussée TOGA arrive, ce qui demande pas loin d'une éternité.

Tout cela se fait bien sûr en surveillant les trafics alentours. On s'en méfie encore plus sur ce type de vol. Une troisième personne au poste aide d'ailleurs à assurer la sécurité. On croise des trafics divers et variés ici : des hélicos, des avions de chasse, un Xingu, un Atlantic, et quelques avions légers. Drôle de sensation d'ailleurs que de voir passer un avion léger vertical terrain 1000ft au dessus de nous ! Je me dis que ça doit bien lui plaire de voir passer un A320 en dessous. Et je me souviens qu'il n'y a pas si longtemps j'étais à sa place... Les atterrissages s'enchainent à un rythme soutenu, les pneus auront d'ailleurs de moins en moins bonne mine au fil des jours.

De retour au parking, il faut descendre de l'avion et le regarder à nouveau pour essayer une nouvelle fois de réaliser que je viens d'accomplir un de mes rêves les plus fous. Ces trois jours d'ambiance aéroclubesque avec barbecue au pied de l'A320 laisseront des souvenirs impérissables. De retour à la maison, j'ai l'impression d'être aller au bout de quelque chose, alors que tout ne fait que commencer.

Soeren

vhl