"Neige"!!! Dès que ce mot apparait dans les prévisions météorologiques, les pilotes changent subitement leur vision des choses! La ponctualité : pas bien grave. Les économies carburant : plus d'actualité. Une seule priorité : ne pas se faire piéger! La neige est fourbe, et se joue souvent des prévisions! Notre dégagement "normal" pour aller à Lyon est Genève. Ce soir, ce n'est pas une bonne idée. On y annonce aussi de la neige et c'est un terrain qui sature très vite. Sur ce coup, on veut un dégagement sûr, une base de repli où la neige ne menace pas. Ce sera Marseille ! On prend également 45 minutes d'attente, histoire d'avoir le temps de patienter un peu si nécessaire, et de réfléchir. On est jamais trop souvent content d'avoir le temps de réfléchir! Rappelons qu'à Lyon, il ne neige pas hein, ce ne sont que des prévisions pour la soirée...

Décollage de Toulouse, où il fait beau et où avec 9°C, la neige est loin de tous les esprits. Je savoure toujours avec autant de plaisir ce moment clé du décollage, où tout devient subitement possible. La mini croisière se déroule bien, la fréquence est plutôt calme. Le contrôleur nous autorise à débuter la descente et ne nous informe d'aucune attente. Presque louche, car à Lyon, ça y est, il neige! La visibilité est tombée à 800m, je peux encore faire l'approche moi même. Si la visibilité chute encore, il faudra que je passe les commandes à mon Commandant de Bord, c'est la règle. On entend un avion à destination de Genève qui se voit annoncer une attente d'une heure. On est déjà à ce stade en droit de se féliciter de ne pas avoir retenu Genève comme dégagement. Car si on ne se félicite pas nous même, qui le fera ?

Puis, la nouvelle tant redoutée tombe, le contrôleur en route nous demande d'entrer dans l'attente à notre arrivée sur le point d'approche initiale de Lyon. Les pistes viennent de fermer, il n'a aucune information sur l'attente prévue mais commence à voir sur son radar plusieurs avions tourner sur les différentes attentes... On réduit déjà la vitesse, inutile de se précipiter, le carburant devient à ce moment précis notre ultime préoccupation. Chaque minute, c'est l'équivalent du réservoir de ma voiture qui est englouti par nos deux moteurs. La fréquence devient tout de suite plus chargée. Tous les avions demandent des informations sur l'état des pistes de Lyon et des terrains alentours, ainsi que le temps d'attente prévu. On pourrait presque deviner au ton de leur voix ce qu'il leur reste de carburant. Le problème c'est que le contrôleur a très peu d'information. La neige tombe fort à Lyon et recouvre les pistes au fur et à mesure que les chasse-neiges essaient de les nettoyer.

De notre coté, on écoute les échanges avec attention tout en se lançant aussi dans les calculs. A Marseille, il fait toujours beau, notre dégagement initial est valide. Inutile de compter sur Clermont-Ferrand ou Grenoble, il y neige aussi beaucoup et ces terrains sont moins bien équipés. Vu la situation et le nombre d'avion qui commencent à s'agiter autour de Lyon, on se dit qu'il ne faut pas tarder à prendre notre décision. Le Commandant me fait remarquer qu'on a encore le carburant pour retourner à Toulouse. C'est une idée qui est loin d'être idiote, et qui me plait même beaucoup. Autant ramener nos passagers à Toulouse plutôt que de les faire tous échouer à Marseille. Rallier Lyon depuis Marseille risque de ne pas être plus simple même par les voies terrestres vu la neige. On envoi un message ACARS à notre centre de contrôle des opérations, pour voir ce qui les arrangeraient le plus. On demande une réponse rapide car la tension monte de plus en plus sur la fréquence, les premiers avions commencent à dégager. Deux minutes plus tard, la réponse tombe "TLS PREF" (et oui, l'ACARS se paie au caractère ;o)). On demande donc notre clairance retour sur Toulouse. On sort de l'attente, je reprogramme une route qui va bien et on remonte à une altitude de croisière raisonnable. Coté carburant, on est bon. Comme on a très peu attendu, on a de quoi faire notre retour à Toulouse et même encore de quoi dégager à Pau s'il le fallait ! Sur la fréquence, on entend un avion qui se voit refuser son dégagement sur Marseille car l'aéroport sature déjà. "Ce sera Montpellier" lui répond le contrôleur. "Ah, ba c'est plus la même chose", répond laconiquement le pilote...

Joie ! Nous sommes à nouveau dans une situation nominale : un avion qui fonctionne bien vers une destination où il fait beau avec ce qu'il faut de carburant dans les réservoirs. Enfin, je parle du cockpit. Car derrière en cabine, c'est l'effervescence. Depuis qu'on a informé qu'on retournait à Toulouse, nos hôtesses et stewards sont assaillis de questions par les passagers "pourquoi on fait demi tour ? Pourquoi on ne va pas à Marseille ? A quelle heure on arrive à Toulouse ? Comment ferons nous pour rejoindre Lyon etc..." Toutes ces questions ont commencé à arriver dans le poste alors qu'on débutait notre dégagement et que la charge de travail était assez importante. La chef de cabine et le Steward de devant viennent régulièrement nous voir avec de nouvelles questions. Légitimement, ils subissent le stress et ont du mal à faire la part des choses. Ils nous demandent même la température qu'il fait à l'arrivée à Toulouse... Nous faisons d'abord preuve de patience puis le Commandant de Bord met fin à ce défilé incessant en rappelant que la priorité est de ramener l'avion à Toulouse et qu'on traitera tout ça une fois au parking le frein de parc serré. Le cockpit retrouve alors sa sérénité et je pose l'avion à son point de départ après d'1h25 de vol.

L'escale prend en charge les passagers, certains retenteront leur chance sur le dernier vol du soir (sans plus de succès, nous l'apprendrons le lendemain), Quant à nous, après un débriefing constructif avec l'ensemble de l'équipage, la nouvelle tombe. Nous partons à vide pour Nantes, qui était la destination finale du jour après Lyon. Si l'avion et l'équipage finisse la journée à l'endroit prévu, c'est déjà plus simple pour la suite des opérations le lendemain. Après un repas bien mérité, je reprends donc les commandes pour ce vol à vide. A Nantes, le vent souffle fort et à 43 tonnes, l'A319 se fait chahuter comme un cerf-volant. Je le tiens tant bien que mal et le pose délicatement (si si) sur cette piste familière. Ce soir, je dors à la maison !

Pour fêter cette première année d'A320, j'ai effectué mon troisième demi-tour en vol. Pour mon Commandant, c'était le premier de sa carrière, dur loi des statistiques... J'ai eu en plus le droit à un vol à vide, toujours source d'un plaisir particulier. Mais une question me hante alors, comment vais-je donc fêter ça l'année prochaine ?...

Soeren